Marc MONNET

composer

Activités parallèles

Très tôt et sans savoir pourquoi, j’ai été attiré par l’organisation et par la diffusion de la musique. Le vrai départ date de la Villa Médicis. En effet, des concerts étaient organisés pour jouer les musiques des pensionnaires. Très vite, je me suis rendu compte que cela était stérile et sans grand intérêt. Nous vivions dans une capitale étrangère et nos concerts avaient lieu dans nos murs pour nos musiques, sans contacts avec l’extérieur .Nous avions un seul contact annuel qui était un concert organisé à la RAI dans des conditions assez mauvaises et en été, quand il y avait personne…J’ai donc proposé à mes collègues compositeurs de créer un événement pour valoriser notre travail. J’en ai parlé au Secrétaire Général de l’époque (Madame Pompelia Ulysse), qui a soutenu cette initiative.Malgré une structure absolument pas préparée à ce type d’événements et un personnel généreux mais assez dilettantes, nous avons constitué la « semaine de musique contemporaine de la Villa Médicis » en ouvrant les portes à d’autres compositeurs qu’aux pensionnaires. Cela s’est fait progressivement, mais étant donné que nous étions en résidence que pour deux années, la fin est vite arrivée. La Direction d’alors m’a proposé de continuer au-delà de mes années de pensionnaires. Ainsi, je suis revenu en tant qu’ »employé » à la Villa Médicis, pour faire perdurer cette initiative. Le prestige de la Villa et l’ouverture vers l’Italie a tout changé. Très vite le festival est devenu très fréquenté et les œuvres des pensionnaires n’étaient plus jouées en catimini mais au regard de l’Italie et au-delà. Pendant quatre années où j’ai continué ce travail, grâce aussi à un nouveau Secrétaire Général très à l’écoute (Monsieur Michel Pelissier), j’ai pu faire venir tous les grands créateurs présents : Franco Donatoni, Luciano Berio, Goffredo Petrassi, Luigi Nono, John Cage…


Parallèlement, au Ministère de la Culture avait été nommé Directeur de la Musique, Maurice Fleuret. Très rapidement, M.Fleuret m’avait parlé de sa volonté de créer un grand festival de musique contemporaine en France. Il cherchait une ville. Strasbourg a été choisi et j’ai participé très tôt à la naissance de ce festival. Je me souviens d’une winstub ou nous avons eu un premier déjeuner de préparation du festival. J’ai été dans le premier Conseil d’Administration, M.Fleuret voulant ouvrir ce nouveau festival sur l’étranger et donc sur la Villa. Il m’a proposé de créer un axe Strasbourg/Rome et ainsi « musica 83 » eu lieu sous une double forme entre les deux villes, avec la participation de G.L.Gelmetti pour la partie ville de Rome.J’avais sollicité Pierre Boulez pour faire une soirée Varese, et ce programme a été repris à Musica à Strasbourg. Nous avions fait monter un chapiteau sur le piazzale de la villa et le concert avec l’Ensemble Intercontemporain se fit sous ce chapiteau.Après quatre années de programmation à la Villa Médicis, j’ai décidé de me consacrer entièrement à l’écriture.


J’ai fondé à ce moment là (1985) la compagnie Caput Mortuum. Pourquoi ?J’étais intéressé par le rapport scénique à la musique, mais je constatais que les opéras étaient incapables de donner les moyens à mes recherches, ce qui serait toujours le cas….Les rares productions contemporaines se cantonnaient à des mises en « répétitions » de schémas déjà connus. C’est ainsi qu’est arrivé progressivement plusieurs tentatives « pauvres », c’est à dire sans moyens conséquents de maison d’opéra (Ligeti, Kagel, Schnebel, Berio, Aperghis …). J’ai donc lancé cette idée de travail autour d’un spectacle « autre » : temps long de répétition à partir d’improvisations provenant d’artistes non musiciens (danseurs, mimes, théâtre…). Je souhaitais renouveler la « qualité » de la voix, du mouvement du corps (au lieu des codes usés narratifs de l’opéra), travailler hors narration, sinon celle du corps. Le travail préservait l’individualité. Chaque artiste travaillait sans voir le travail de l’autre. Ensuite arrivait une période de rencontre. Les séances d’improvisations étaient filmées. Nous regardions ensuite ces prises, pour les retravailler, sélectionner etc…Je souhaitais aussi une redéfinition de l’espace (travail avec scénographes). Enfin, les moyens étaient limités,et le son étaient produits par fichiers midi ou/et par échantillons, donc sans musiciens sauf dans la dernière réalisation de la compagnie – « Fragments »- (voir chapitre Caput Mortuum). J’ai réalisé une première résidence de compositeur à la maison de la culture de Mâcon, qui nous a permis de coproduire plusieurs réalisations de la compagnie. J’aimais cette idée de « compagnie », forme qui n’existe pas en musique. Cela n’était pas innocent. Progressivement nous avons obtenu des coproductions de plus en plus importantes jusqu’à Fragments coproduit avec l’Ircam, Musica, l’Atelier Lyrique de Tourcoing, et le Festival d’Automne.  Parallèlement j’ai été invité par Christopher Crimes à La Filature de Mulhouse pour une résidence de compositeur en 1991 qui  fût l’occasion de débuter pour la première fois, la création d’une programmation en vu de créer un nouveau public, puisque La Filature était une nouvelle institution. En effet, C.Crimes m’a demandé dans cette résidence de concevoir un cycle de concert que j’ai baptisé « Traverses ». Le concept était d’ouvrir les rencontres entre les époques en construisant des programmes originaux (voir Traverses à la Filature) et en intégrant les œuvres contemporaines parallèlement à celles que je devais écrire dans la résidence. Ce fût une réelle responsabilité de public qui m’enchanta et qui me permis de vérifier mes idées sur le décloisonnement des époques, des styles, des spécialisations. Après quatre années de cette expérience passionnante, je suis retourné à mon unique préoccupation, la composition. En 1999, devant l’impossibilité d’obtenir des moyens financiers nouveaux et des tracas permanents avec l’administration, j’ai décidé d’arrêter Caput Mortum et de transformer l’association en une nouvelle dynamique associant trois autres compositeurs (Marc-André Dalbavie, Philippe Hurel et Philippe Leroux) dont j’appréciais le travail, sous le nom d’ »Attentat ». J’aimais bien ce nom, car il « choquait », il annonçait par avance que cela allait bouger . Malheureusement, l’individualisme des compositeurs fera rapidement avorté ce nouveau projet. Je regrette cet échec car on pourra vérifier plus tard par divers actions de compositeurs, un manque complet de solidarité et de réflexion collective dans notre profession, au contraire d’autres pratiques.


En 2001, j’ai transformé une nouvelle fois l’association Caput Mortuum puis Attentat, en « Cerise Music » mais pour cette fois soutenir uniquement mon travail, particulièrement éditorial, mais aussi informatique.


Je fus ensuite inviter par l’Hippodrome de Douai (scène nationale) pour le même type de démarche que La Filature qui dura que deux années, temps trop court pour permettre de constituer un public. Il est toujours très difficile dans des structures dirigées essentiellement par des non musiciens, de défendre un projet musical.


Toujours dans l’idée de programmation, je fus invité par la Cité de la Musique pour construire une semaine de concerts, et pour finir par prendre la direction du Printemps des Arts de Monte-Carlo, sous la Présidence de S.A.R. La Princesse de Hanovre, festival de 20 années d’âge avec pour objectif de rénover sa dynamique et son public.


Depuis 2003 à Monaco, j’ai déployé un travail en profondeur sur la forme du festival, des concerts, de l’articulation des œuvres entre elles, la communication, la tarification etc… (voir www.printempsdesarts.com).


J’ai donc progressivement depuis la Villa Médicis, développer un travail parallèle à l’écriture pour mettre en pratique mon vécu de la musique. Je trouve cela indispensable afin de mieux comprendre le processus structurel, de ce qui le porte et la façon de le modifier. Il y a eu dans le passé une réelle prise en main des institutions par les compositeurs (pensons simplement à Haydn, Haendel, Berlioz, Wagner ou Boulez plus récemment), mais la bureaucratisation de la culture –particulièrement en France – vit un transfuge des responsabilités soit vers des metteurs en scènes d’opéra (qui souvent par leur position favorise l’échange de leur travail personnel entre maison d’opéra)  ou des responsables souvent incapable de lire une partition. On n’oserait pas donner à un compositeur la responsabilité de diriger une centrale nucléaire… mais on imagine volontiers que la culture est une affaire « secondaire » que tout le monde peut maîtriser. Je ne le crois pas. Les compositeurs au fil des temps l’ont prouvé que l’imagination sonore peut générer une imagination programmatique. C’est ce constat très « normalisateur » qui fait que j’essaye à l’échelle d’un festival, d’imaginer des programmations comme je peux composer une œuvre. J’ai évité dans le cadre de ces programmations, d’éviter une forme de « spécialisation » ou de démagogie. Par exemple, je refuse de faire des "intégrales" sauf si elles représentent pour le public quelque chose d’exceptionnel musicalement. Je pense aux sonates de Beethoven qui représente une magnifique compréhension de toute l’évolution de Beethoven. J’évite aussi les programmation fourre tout où se côtoie une ouverture quelconque et une symphonie après le traditionnel concerto. J’envisage néanmoins de construire des concerts patchwork comme cela se réalisait dans le passé (je pense aux concerts de Mozart par exemple). J’ai aussi refusé les concerts de « musique contemporaine » sous la forme convenue de quatre créations l’une derrière l’autre qui ne favorise pas l’écoute  et refoule ces musiques à un public très limité. Au contraire, j’ai envie d’un large public pour ces musiques comme pour celle du XIIIème ou d’une autre époque. La recherche de public reste l’essentiel mais en dehors d’une spécialisation médiévale, baroqueuse, classique ou contemporaine…Ainsi j'ai passé en huit années plus de 35 commandes, que je qualifierais d'"intégrées" dans la programmation générale.


Le travail de programmation reste donc pour moi un travail de composition. J’essaye de ne pas me répéter, même si je n’y réussis pas toujours. Je me bats aussi pour que l’équipe qui gère l’ensemble de ce travail ne s’endorme pas sur des habitudes, ce qui étoufferait la créativité. Néanmoins les temps étant difficiles, là-aussi je me sens limité. Je pourrais inventer plus, je dirai sans limite, pour le bien de ces publics généreux qui suive cette aventure, mais il faudrait des moyens plus importants. Je dois préciser que j’ai été étonné par le travail que j’ai pu réaliser à Monaco. Je ne connaissais pas la Principauté et je n’imaginais pas pouvoir faire un tel projet en ses murs. Je mis un certain temps à répondre à cette proposition et c’est après des difficultés naturelles liées au changement de direction artistique, que j’ai saisi que cela était possible grâce à La Présidente du festival, la Princesse de Hanovre. Je ne sais jusqu’où ira ce travail en profondeur, mais après avoir rénové et constitué une nouvelle équipe, obtenu des locaux, développé le  budget le tout avec une politique artistique  nouvelle, un public nouveau a suivi cette transformation, ce qui constitue pour moi la preuve que le risque est possible et que malgré les 35 commandes passées en huit années, le public n’a pas fui, au contraire.


Je conclurais en constatant que quand une volonté politique réfléchie souhaite « bouger » les choses, cela est possible et qu’avec une autonomie de gestion non tatillonne comme dans notre pays, les énergies peuvent naître.